Jean-Louis Bérot


S'il y a un homme occupé, un homme pour qui le temps presse, c'est bien Jean-Louis Bérot. Pour lui, pas un instant de répit. Quand il n'est pas à Dax, il est à Toulouse, à Paris on ailleurs. Quand il n'est pas en réunion rugby, c'est qu'il s'occupe de thermalisme, de tourisme, de kinésithérapie ou encore qu'il se camoufle dans sa "tonne" landaise, à l'affût du canard dont il aime le " posé " majestueux sur les étangs dont ses chères Landes sont parsemées. A moins, à moins qu'il ne soit sur une plage de l'océan à pêcher au lancer.
On pourrait croire que ce diable d'homme fait tout cela dans la précipitation, presque superficiellement. Eh bien non, en plus de tout cela c'est un perfectionniste. Un homme qui s'attache au détail, de la même manière qu'il se préoccupe de l'essentiel. Toujours en connaissance de cause.
Eh oui, Jean-Louis Bérot est un passionné. " La passion, dit-il, ça se porte en soi, ça ne s'acquiert pas, c'est inné. Elle est là, permanente, exigeante géante au point de vous demander chaque jour de vous dépasser, d'être meilleur, plus performant que la veille ".
Et effectivement Jean-Louis Bérot porte cette vertu en lui, au plus profond de lui-même. " Voyez pour le rugby, explique-t-il, je ne me suis jamais posé de questions ! Alors que tout petit, j'apprenais à peine à marcher, déjà je demandais au père Noël de me porter un ballon de rugby. Et là, dans mon quartier de Dax, au Bas Sablai, tout près de chez Albaladéjo et des rives de l'Adour, je donnais des coups de pied dans un bout de cuir presque aussi haut que moi. J'aimais bien ses rebonds un peu désordonnés. Ils étaient plein de surprises et de fantaisie. C'était à moi de ne pas me laisser surprendre si je voulais en rester maître. C'est peut-être ainsi que j'ai appris à anticiper ".
Effectivement, cette qualité servira et sert toujours Jean-Louis Bérot qui reconnaît qu'au Stade Toulousain on sait également devancer les   évènements.  "S'ils n'avaient pas su, ils n'en seraient certainement pas où ils en sont".
On l'aura compris, en dehors de ses attaches familiales et professionnelles qui demeurent ses repères majeurs, Jean-Louis Bérot a deux amours profondes : Dax et le Stade.
De son enfance à Dax, Jean-Louis Bérot ne retient que des images heureuses, hormis les inondations de l'Adour en 1952 qui lui laissent un souvenir assez sombre; pour le reste, il ne s'agit que d'instants ensoleillés, que ce soit auprès de sa mère " faite pour donner " dit-il ou auprès de son père qui gère un magasin de cycles.
"J'étais, reconnaît-il, une sorte d'enfant gâté qui partageait son temps entre la vie de la ville et le rugby". Un rugby où il était entré officiellement à l'âge de huit ans lorsqu'on l'avait inscrit à l'école de L'US Dax. Une école qui déjà forgeait de grands joueurs et dont les enseignements lui permettront lors de la saison 1963-1964, de devenir champion de France Cadets.
Mais le destin en cette période ne lui a pas toujours souri, notamment lorsqu'un incendie avait ravagé le magasin de ses parents. Son père revenu dans la boutique en flammes pour y chercher une personne âgée fut sérieusement brûlé et après cet accident resta deux années sans marcher.
Mais la vie est là et Jean-Louis Bérot doit prendre une décision. Poursuivre ses études à Bordeaux ou à Toulouse. Déjà, ses qualités athlétiques et soit sens naturel du jeu ont été remarqués par les dirigeants de quelques grands clubs.
C'est le hasard, cependant qui va se charger de son devenir, par l'entremise du représentant des firmes Solex et Lambretta qui est par ailleurs un dirigeant du... Stade Toulousain.
Jean-Louis a 17 ans, nous sommes en 1964 et le Stade cherche de jeunes joueurs prometteurs pour reconstituer, à terme, une grande équipe.
Alors ce sera... Toulouse où il arrive le 28 juillet et puis, en même temps il sera inscrit ait lycée Pierre de Fermat et au Stade Toulousain où Robert Trézy recueillera sa précieuse signature.
Pour ce qui est des avantages attachés à l'entrée au Stade ce sera bien mince. D'abord il n'aura pas d'argent car le Stade n'en a pas. Par contre, il disposera d'une chambrette dans un appartement mansardé qu'il partagera avec Fifi Allaire. Lui le " gamin " deviendra le copain de " l'ogre " et de bien d'autres car à cette époque où on loge les nouvelles recrues du Stade Toulousain rue du Midi, il n'est pas rare d'occuper à sept un " type 2 ".
Mais quelle amitié et quelle solidarité entre les joueurs. Il y a là, J.-P. Clet, Roger Guiter, Paul Soucaille, Pagès, J.-P Marty ... Puis viendront Bonal, Llop, le surdoué de Saint-Girons et bien d'autres.
C'est véritablement un groupe qui se forme dans un climat de générosité réciproque queJean-Louis Bérot estime unique dans les annales du Rugby. C'est Marcel Dax qui supervise l'équipe et André Brouat qui assure la présidence.
"Une époque et une épopée inoubliables" se souvient Jean-Louis Bérot qui garde à son Président, dont il sera un jour le collaborateur, une considération et une affection sans faille. " André Brouat, assure-t-il, a marqué sa génération. C'était pour nous tous le " papa frère copain " exactement ce qui nous manquait pour nous adapter à notre nouvelle vie. Surtout lorsque l'on était très jeune et que l'on venait à peine de quitter le cocon familial. Avec André Brouat, dans l'équipe dirigeante il y avait Sylvain Bès, Max Guibert, Henri Fourès et Henri Cazaux, des hommes dont la réussite était reconnue et qui nous entouraient dans notre vie de joueur et d'étudiant avec des sollicitudes de frères aînés. Vraiment nous étions bien. Bien d'être ensemble et bien de pouvoir entrer dans la vie avec des parrains aussi chaleureux.
Et puis, poursuit Jean-Louis Bérot, il y avait un challenge à relever et à remporter. Le Stade était en période de reconstitution. Il nous appartenait avec l'équipe dirigeante de remonter le club, de lui restituer soit lustre passé et cela nous dopait. Nous étions une charnière dans la vie du Stade et souhaitions marquer notre époque, notre génération".
Petit à petit, effectivement, le Stade reprenait du poids dans la hiérarchie du rugby national. Aux Ponts Jumeaux l'équipe une avait parfois joué devant deux cents spectateurs, on retrouvait des chambrées nettement plus denses.
Dans ce microcosme en ébullition, le gamin Jean-Louis Bérot ne sait trop à quelle sauce il sera mangé. Certes il a joué à Dax, au centre, à l'arrière ou à l'ouverture. Mais est-ce suffisant pour l'affecter immédiatement à un poste définitif ? Et puis n'est-il pas trop jeune pour qu'on lui fasse confiance au sommet, lui le Junior ?
Il n'aura pas longtemps à attendre pour être fixé. Tout de suite ce sera le poste d'arrière et... en équipe Première. Premier match avec le Stade Toulousain contre Tyrosse et puis ce sera contre Dax à l'ouverture face à... son ami Pierre Albaladéjo.
Décidément, les voies du hasard distillent parfois de bien curieuses coïncidences.
A partir de là, Jean-Louis Bérot ne quittera plus l'équipe première et vivra avec elle dix années extrêmement fertiles dont chacun sait quels ont été les rebondissements les plus marquants avec surtout cette saison catastrophique, 1965-1966, où le Stade ne sera sauvé de la descente aux enfers... que par un point de règlement qui voulait qu'une équipe de club ayant été champion de France ne puisse retomber en division inférieure.
"Sauvés par un artifice", estime Jean-Louis Bérot pour qui cette année-là avait été extrêmement difficile même si Jean Fabre avait soutenu l'équipe de toute la puissance de sa détermination. Et puis il y aura 1969 et la fameuse finale perdue contre Bègles et dont les protagonistes toulousains gardent toujours un souvenir amer.
Certes, le Stade Toulousain a perdu, mais sa montée en puissance est évidente et l'on sait que, à terme, l'équipe deviendra la première de France. D'ailleurs Bègles, quinze jours après sa victoire en championnat de France devait s'en apercevoir en encaissant une cuisante défaite en Béguère.
Jean-Louis Bérot était déjà international. Sa première cape, il l'avait obtenue à la mêlée l'année précédente en Nouvelle-Zélande.
Mais pendant cette grande décennie, le rugby pour Jean-Louis Bérot et ses partenaires n'est pas uniquement synonyme d'efforts et de sacrifices.
Certes, le plus grand nombre ne gagne pratiquement rien si ce n'est quelques tickets repas à 3,75 F (1 par jour). Mais à côté de cela il y avait le plaisir d'être ensemble et de vivre une vie étudiante pleine de couleur et d'originalité.
"Nous n'étions pas des professionnels, et si nous prenions le temps de nous entraîner sérieusement,  raconte Jean-Louis Bérot, nous prenions aussi le temps de vivre une jeunesse aussi insouciante que possible". Bien entendu, lui qui était un boute-en-train extraordinaire n'était pas le dernier à lancer la cavalcade. Et ce d'autant plus facilement qu'il chantait remarquablement.
"Une fois, se souvient-il, je crois que nous revenions d'un match contre l'Angleterre, nous étions en pleine forme et nous avons décidé d'aller à l'Olympia où se produisait Marcel Amont. Bien sûr, nous n'avions pas de billets. Mais qu'à cela ne tienne, oit ne résiste pas à une Équipe de France en goguette ! Bruno Cocatrix l'a bien compris d'ailleurs et nous a laissés entrer sans problème. Puis une fois à l'intérieur, je ne sais pas trop pourquoi, je suis monté sur la scène, j'ai pris le micro et devant un public ébahi, je nie suis mis à chanter à la place de Marcel Amont. A la fin de la première chan¬on, j'ai cru qu'on allait me jeter. Et puis non, dans la salle quelqu'un a applaudi. Puis, brusquement toute la salle s'est levée et a suivi. C'était fabuleux. J'ai chanté pendant une heure et je crois que le public de l'Olympia ne s'était pas ennuyé".
Quant au Stade, Paul Blanc était devenu entraîneur, se remémore Jean-Louis Bérot : "c'était un homme réaliste propre à faire jouer comme il se devait la ligne d'avants du Stade".
"Il faut jouer debout, disait-il déjà, comme les Blacks. Il a fait progresser le Stade à grands pas parce qu'il était en avance sur son époque".
Cette avance qui fair tâche d huile, les toulousains vont l'expérimenter contre les meilleures équipes du monde. Mais ça ne se passe pas toujours dans le meilleur  esprit. Jean-Louis Bérot va s'en rendre compte, contre ces    Australiens au cours d'un match tendu, il brisera la mâchoire de Greg Davis.
Le rugby " debout " avait ses avantages, mais aussi ses conconvénients. Le derni d'ouverture s'en rendra compte
l'année suivante quand il sera férocement pris  à partie par... Mme Greg  Davis...  Ah ! le rugby, que de folies on commet en ton nom... Parmi celles-ci, il faut compter aussi cette furieuse bagarre à laquelle l'équipe de France avait été mêlée en Australie dans une boîte à marins.
"Quelle échauffourée, se rappelle Jean-Louis Bérot, je crois qu'elle avait commencé lorsque le videur de la boîte avait envoyé une belle baffe à l'un de mes copains. Benoît Dauga l'avait vu et il était venu remettre de l'ordre. Ça n'avait pas trainé, le videur s'était trouvé vidé mais il avait appelé à la rescousse. Moi aussi d'ailleurs. Et immédiatement étaient arrivés, Pierre Vïllepreux, Walter Spanghero, Carrère et d'autres. Je crois que nous avons vécu là la nuit la plus agitée dit rugby français".
Le lendemain bien-sûr tout était rentré dans l'ordre et le sport pouvait reprendre ses droits. . qu'il n'avait d'ailleurs jamais perdus car la veille, il ne faut pas s'y tromper, la bagarre ce n'était pas de l'entraînement. Cet entraînement qui préconisait l'attaque à outrance afin de ne jamais laisser à l'adversaire le temps de récupérer et de refaire ses forces.
"J'aimais ce rugby de mouvement et je je l'ai toujours pratiqué avec délectation. Au Stade Toulousain, se souvient Jean-Louis Bérot, chaque fois que Pierre Villepreux avait le ballon j'étais près de lui pour densifier nos attaques. Je crois que c'est là que le Stade, pendant cette période, a forgé les bases même du rugby qu'il produit aujourd'hui. Même si le club ne parvenait pas à décrocher le titre suprême, le Stade disposait une fois encore de la meilleure équipe de la décennie. La seule chose que l'on pouvait reprocher au Stade, c'est que tous ses joueurs étaient internationaux".
Mais le temps passe. Jean-Louis Bérot obtient son diplôme puis se marie en 1973. De plus en plus, l'envie    de rejoindre Dax le tenaille. Il désire vivement créer ce grand  complexe de soins thermaux auquel il rêve depuis toujours.  Dès lors, il va parfaire et perfectionner ses capacités de Kiné au cabinet d'André Brouat et de son complice Jeannot Andrieu avec la ferme intention, très vite, de retourner à Dax et d'y créer ce vaste complexe de "thermalothérapie" dont il porte depuis toujours l'idée.
Il est vrai, aussi, que la condition physique n'est plus tout à fait ce qu'elle était. Plusieurs blessures l'ont amené, sur les conseils du neurochirurgien Jacques Espagne, à mettre la pédale douce.
Et voilà, 1973 est là. Ce n'est pas l'adieu au rugby, loin de là, puisqu'il prendra de sérieuses responsabilités à l'US Dax mais simplement le retour dans le creuset originel et la mise en route de son cher projet avec la création des Thermes Bérot, première pierre en quelque sorte d'une aventure économique et commerciale qui se prolonge encore et dont toute la ville de Dax est fière.
Pressenti pour prendre la charge de premier magistrat municipal, Jean-Louis Bérot s'effacera. "La politique n'est pas mon rôle" dit-il, avant d'ajouter qu'il n'est pas toujours possible également de courir trop de lièvres à la fois.
Le rugby actuel ? "Dommage qu'il soit devenu avant tout un affrontement physique, au détriment de la créativité et de l'improvisation. Voilà le jeu qu'il aimerait voir pratiquer. Un jeu moins économe, où les trois-quarts gardent toutes leurs prérogatives. Quand il dispose de tous ses moyens, le Stade Toulousain est capable de distiller du nectar".
Pour Jean-Louis Bérot, le Stade Toulousain demeure l'essentiel de sa jeunesse, une partie de ses racines.