André Brouat


Est-ce tout pour le  rugby ? Oh non. L'homme en est  imprégné. Mais la gloire des stades, André Brouat n'aimait pas trop l'exposer. Elle l'habitait, c'est suffisant.  C'était son "arrêt sur image ". Et cette pause dans une vie où l'action a été prépondérante, c'est la peinture. André Brouat d'ailleurs n'a jamais cessé de peindre. Mais il y a eu des périodes... Comme d'habitude il a obéi à ses coups de tête, à ses coups de coeur, à ses émotions.


Ces émotions il les a traduit  par des couleurs. Miro, Dali, ont été ses maîtres et surtout ses amis. Ah, Cadaquès. Il y allait souvent cueillir des luminosités nouvelles, juste après Port Lligat sur la route du cap Creus... Sur les photos jaunies qui le représentent en action, on remarque cette mèche flottante, ce buste droit , une certaine élégance. A son poste d'ailier, parfois de centre,Henri Dutrain a marqué l'histoire du Stade, dont il porta le maillot durant une décennie (1939-40 à 1949-50).
Mais le Rugby, docteur, le Rugby ? On dit que vous avez été souvent en la matière, un novateur ? "Ouais, peut-ê temporisait" Dédé. Car l'homme sur les stades ce n'était ni monsieur Brouat ni le docteur Brouat . Tout simplement Dédé. (Il aimait bien d'ailleurs.).
"Dédé, se souvenait-il, je crois que c'est le diminutif que l'on m'a donné, chez moi, affectueusement lorsque j'avais deux ans. Alors vous pensez : il y a tant de choses qui lui sont attachées que cela ne m'a jamais troublé d'être appelé "Dédé ". Cela me rappelle mes parents d'abord. Sainte-Livrade sur Lot, ensuite, où je suis né. Et peut être aussi ma découverte du rugby: j'avais six ans, je me le remémore comme si c'était hier. Pourtant nous étions en mai 1930, au parc de Suzon. Le Sporting agenais était devenu champion de France en battant Quillan 4 à 0. Enthousiasmant ! Un drop de Gurial à la dernière minute !"

Cette mémoire prodigieuse, André Brouat s'en fera une alliée.
"L'année suivante, précisait-t-il, mes parents m'offraient ma première paire de crampons. Il fallait voir ça: rien à voir avec les pantoufles d'aujourd'hui". Ainsi allait la vie pour Dédé. A 7 ans il suivait, avec son père qui adorait le rugby, tous les matches que livrait Sainte-Livrade, alors en 2ème série. Et le garçon grandissait, un peu cabochard mais tellement attachant.
Adroit, vif, endurant, ses parents s'attachaient à favoriser ses dispositions sportives et à 9 ans, alors que Georges Speicher devenait Champion du Monde de cyclisme, Dédé recevait en cadeau une " Alcyon", une fabuleuse bicyclette qui n'avait qu'un seul défaut, d'être trop grande pour le jeune garçon qui venait de la recevoir. "J'étais tout " rasclet "se souvenait André Brouat. Pour pouvoir pédaler je devais m'asseoir sur le cadre mais ça ne faisait rien:  j'étais toujours dessus et quand j'ai pu arriver à l'utiliser, il n'y avait plus de peinture là où je posais mes fesses".
Précoce, Dédé l'était en toute chose. A 9 ans et demi il massacrait Beethoven au piano, comme il aimait à le dire. A seize ans il passait le BAC avec succès et aurait pu aller jouer dans l'équipe de rugby de Villeneuve si son père, un homme de fortes convictions, n'avait considéré comme anormal pour son fils d'avoir à supporter les frais des déplacements entre Sainte Livrade et les bords du Lot.
C'est ainsi qu'André Brouat signa pour une année à Villeneuve XIII, ce qui l'empêcha à jamais de devenir international. Tel l'avait voulu le règlement... Puis ce furent les études de médecine et le conflit qui brisa bien des destinées.
Appelé sous les drapeaux il termina ce que l'on peut appeler le service militaire comme " brancardier 2ème classe ". Mais pour André Brouat cela valait toutes les citations.
"Je n'ai rien à faire des hochets. Comme mon père n'a jamais accepté ni décoration ni médaille après s'être évadé d'un camp de représailles en Pologne en 1917, je ne désire recevoir aucune distinction. Les honneurs ne sont pas pour moi".
Par contre, le don de soi, le courage sans tapage, voilà ce qu'il faut comprendre. C'est ainsi qu'en octobre 1942,
André Brouat entra avec son père dans la résistance (cartes 241 et 242 du groupe Veny du maquis du Lot Nord).
A la fin de 1944 alors que le sud de la France avait réussi à se libérer de l'occupant, l'équipe dirigeante qui régnait alors aux Ponts Jumeaux se rappela les capacités de ce jeune phénomène qui avait fait naguère les beaux jours de Villeneuve. C'est ainsi qu'en octobre 1944, André Brouat signa au Stade Toulousain pour une solide poignée de mains.
Et quand il parle des trois années qui suivirent, le bouillant Dédé frémit. Les trois glorieuses en quelque sorte. Vainqueur de la Coupe de France en 1945-1946. Puis en 1946-1947 vainqueur encore de la Coupe de France, du Championnat de France et du Championnat de France universitaire. De quoi faire pâlir d'envie le plus titré des rugbymen de la planète. Et puis Oxford. Ah ! Porter à cette époque les couleurs d'Oxford... Quelle fierté!
Incontestablement 1947 aura été pour André Brouat l'année de toutes les gloires. Mais l'homme protée du Stade Toulousain, l'homme qui jouait aussi bien demi de mêlée, trois quarts centre, trois quarts aile ou éventuellement arrière n'en dira pas long sur cette fin de saison fabuleuse qui voit ce Stade amorcer le renouveau qui devait l'amener aux sommets que l'on sait.

Pudeur d'un homme persuadé que rien ne s'acquiert seul, que tout dépend de la valeur d'une équipe... Jusqu'en 1952 il va poursuivre son activité de joueur avec des fortunes diverses. Son tempérament le laisse parfois sur sa faim, parfois au firmament de l'ovale. Il se souvenait avec émotion de ce match joué à Perpignan où, jusqu'à la 75ème minute on ne donnait pas chair de la peau du Stade Toulousain. Et puis André Brouat estima que s'en était assez de cette domination catalane. Alors avec la détermination dont chacun le savait capable il allait marquer deux essais somptueux. Le Stade l'emportait 8 à 3 et le prestigieux capitaine Barran, que Dédé appelait "Longue Carabine", lâchait en entrant aux vestiaires ce commentaire sans équivoque. "Quand Dédé a daigné sortir les mains de ses poches c'était pour marquer deux essais. Il ne devrait jamais jouer les mains dans les poches"... Voilà, en ce temps là, à quoi tenait la victoire.

Parallèlement, André Brouat achevait ses études de médecine et le doctorat obtenu (avec une thèse où il était très peu question de médecine mais énormément de philosophie) il devenait, très vite, sous la houlette du professeur Despeyroux, le premier docteur de médecine physique en France. Aussitôt il prenait la direction du service de rééducation fonctionnelle à Purpan. Et puis, ce fut le pépin. La grosse tuile...
"C'était en 1952, racontait André Brouat, en décembre 1952. Le Stade jouait contre Saint Jean de Luz et "je fonçais vers le but lorsque j'ai vu arriver plein champ, l'arrière luzien. Alors pour le cadrer sans perdre le ballon j'ai voulu croiser la passe. Pour cela j'ai violemment tourné sur moi-même. Résultat : une énorme déchirure en haut du côté gauche. Je suis resté un an au lit. Sans les recherches de l'époque et la découverte de produits tels que la streptomycine je ne serais plus de ce monde"...
Puis tout naturellement, après avoir soigné de nombreux joueurs dans le service qu'il animait à Purpan, le Docteur André Brouat fut sollicité pour entrer dans l'équipe dirigeante du Club et en prendre la tête. "Ça s'est fait tout naturellement, se remémorait t-il. C'était en 1962, les capacités du Club se dégradaient, il perdait son potentiel de joueurs au profit de villes plus volontaristes que la nôtre. Il fallait rapidement redresser la barre si nous ne voulions pas sombrer. Nous étions collés au mur comme des papillons. Il se trouve que mon profil correspondait à ce dont on avait besoin pour remonter la pente. Alors, avec une équipe très soudée, nous avons pris l'affaire à bras le corps et entamé une longue période de recrutement : c'est l'époque où nous avons amené au STADE des garçons comme J.P Marty, Jean Andrieu, Brousse, Jack Cantoni, J.P Clet, Billière, Villepreux, Bourgarel et les frères Bonal.
Un travail harassant mais qui devait porter ses fruits. "Avec une vingtaine de copains et une dizaine de dirigeants nous courrions toutes les pelouses du Sud Ouest et bien d'autres encore. On recherchait le joueur qui promettait. Celui qui demain deviendrait un maître à jouer. C'est comme ça que nous avons déniché Jean-Claude Skréla"...
"Il jouait à Auch et ce ne fut pas une mince affaire pour le faire signer au Stade Toulousain. Mais il me le fallait pour deux raisons. Une, parce qu'il tenait un poste où il me manquait un joueur plein de promesses. Deux, parce que depuis trois ans on était battu par le Pays de Galles et que les qualités de Skrela me laissaient supposer qu'avec lui en équipe de France on connaîtrait des jours meilleurs dans ce tournoi".
Effectivement, un an plus tard avec André Brouat au management  (clandestin du futur entraîneur du XV de France), face au Pays de Galles, sa puissance d'arrêt faisait merveille et la France mettait un terme à une trop longue série de défaites.
"C'était le temps où le rugby se jouait comme on l'avait créé", regrettait un peu le Docteur Brouat. "Le Stade, nous avait t-il confié, s'est très bien adapté au rugby moderne, celui où l'attaque constitue la meilleure défense. Le Stade sait rester debout en toutes circonstances et porter le ballon  avançant. C'est le BA-BA de la victoire".
"Incontestablement, ajoutait-t-il, ce sont les joueurs et entraîneurs du Stade qui savent le mieux utiliser les règles modernes avec recrutement adapté et coaching sur mesure. Tant que les adversaires n'auront pas percé les secrets du Stade il restera le meilleur".