Jean Fabre

Jean Fabre, c'est l'homme des coups de cœur et de l'une de ses conséquences : le coup de grisou.
"L'affectif, l'environnement, le climat dans lequel nous évoluons, dit-il, est primordial. C'est majeur pour chacun d'entre nous et rien ne peut se faire dans un groupe, dans une équipe s'il n'y a pas comme support de l'action l'attachement à une cause ou à un milieu".
Cet attachement ait Rugby reste pourJean Fabre intact et très puissant, même si aujourd'hui, il a pris quelques distances avec les instances actives de ce sport.

Quant au commencement de l'ère des crampons, ce fut pour Jean Fabre, naguère à Rodez, à l'époque où il entamait sa scolarité à l'école Saint-Joseph.
"Le Rugby, pour moi, explique-t-il, ce n'était pas une discipline étrangère mais ce n'était pas à priori ma tasse de thé. J'en connaissais beaucoup de choses par mon père qui avait été joueur puis dirigeant fédéral et qui s'occupait également du Stade Ruthénois. Toutefois je n'étais pas particulièrement attiré par les affrontements du dimanche. Je préférais l'athlétisme où je commençais à prendre une bonne place au niveau régional au Pentathlon, au Décathlon et surtout au 800 mètres".
Mais le destin n'en a pas voulu ainsi.
"J'avais été remarqué, explique Jean Fabre, par les dirigeants du Stade Ruthénois pour ma rapidité et ma solide constitution. Et un jour bien sur, j'ai été sollicité par ce club qui m'a fait signer ma première licence ; juste quelques jours avant mes quinze ans qui était l'âge minimum pour jouer en équipe senior. A partir de là tout est allé très vite. J'avais signé le vendredi et le dimanche, je jouais avec les réserves du Stade Ruthénois contre Carmaux. Je devais m'être bien débrouillé puisque le dimanche suivant les dirigeants me demandaient de jouer en équipe première au poste de demi d'ouverture".
Voilà, c'était fait, Jean Fabre venait de tourner le dos à la cendrée pour mieux fouler les pelouses réputées plus souples sous la chaussure. Mais pas sous la mêlée.
De la pratique individuelle du sport, il était passé au sport d'équipe pour lequel, sans trop le savoir, il était réellement fait. Et durant toute sa carrière rugbystique, qu'il fut joueur, entraîneur ou dirigeant, que ce soit au Stade Toulousain ou au Stade Ruthénois, à qui il a toujours porté une amitié et une estime profondes, c'est en développant les valeurs du travail en équipe qu'il a construit le renouveau des causes qui lui avaient été confiées.
Etudes secondaires terminées et son inclination pour les mathématiques avérée, il n'était pas question pour Jean Fabre de rester dans la capitale du Rouergue, bien qu'il y continua de jouer au Stade Ruthénois.
C'est ainsi qu'il s'inscrivit, l'été terminé, à la faculté des sciences des allées Jules Guesde (l'autre, celle de Rangueil n'était pas encore construite) pour s'immerger dans les mathématiques et aussi dans le sport, puisque tout en jouant le dimanche à Rodez il s'activait le jeudi en championnat universitaire.

"C'était l'époque, raconte Jean Fabre, où "Sciences" ne rayonnait guère au plan sportif et encore moins au Rugby. Le ballon ovale c'était l'apanage de Droit et de Médecine, où le futur docteur Mias imprimait déjà ses marques. Ces deux équipes se partageaient chaque année les titres universitaires. Et puis les choses ont un peu changé, Sous l'influence de René Menon qui s'était attaché à remonter le sport en Sciences, nous nous sommes améliorés et au bout de deux ou trois ans, nous avons commencé à compter parmi les meilleures équipes, au point que nous sommes arrivés à battre le Droit et à nous retrouver en finale du championnat contre la Médecine".
"Habituellement, Médecine passait 40 points et la messe était dite. Mais cette fois, nous avions opté pour une nouvelle tactique. Défendre. Défendre d'arrache-pied pendant toute la première mi-temps en laissant beaucoup de ballons à l'adversaire et ne jamais essayer d'attaquer si ce n'était en contre.
Ça a marché. Nous avons atteint la fin de la première période avec 20 points d'avance. Complètement déstabilisés, ne sachant pas ce qui leur arrivait nos adversaires se sont énervés et Sciences pour la première fois de son histoire est devenue championne d'Académie, après avoir largement battu Médecine".
Très belle année d'ailleurs qui aurait pu se terminer par un titre de champion de France universitaire, s'il n'y avait pas eu une défaite contre le CREPS de Boullouris.
Tout cela n'avait pas échappé aux dirigeants du Stade Toulousain qui avaient vu en Jean Fabre un élément à ne pas laisser échapper et c'est ainsi qu'à 20 ans, il signait sa première licence au Stade Toulousain où l'avait appelé le Président Henri Cazaux.

Alors commença pour le futur capitaine de l'équipe de France une période particulièrement active. Ses études de mathématiques d'un côté, les entraînements avec le Stade Toulousain où on le formait à de nouvelles techniques et le dimanche à Rodez pour jouer dans son club d'origine. Le Stade avait promis de lui permettre de pratiquer une saison sous les couleurs sang et or du club aveyronnais, avant de revêtir le rouge et noir de Toulouse.
"Il fallait avoir la foi, admet jJean Fabre, car rien n'était facile. Mes déplacements entre Toulouse et Rodez, je les accomplissais à scooter. Un Vespa qui roulait vite, certes, mais qui n'était guère confortable et sur lequel on avait parfois très froid. Imagine un peu ce que cela pouvait être aux mois de décembre ou de janvier entre Carmaux et Baraqueville, du coté du pont de Tairus lorsque le thermomètre annonçait moins dix degrés !".
Puis, son apprentissage terminé, Jean Fabre entra dans la cour des grands.
"C'était l'époque où jouaient des hommes de grand talent, se souvient-il. C'était le temps des Paul Blanc, des Guibert, Laziès, Moral], Dedieu, Crayssac, Corraza, Garrigues, Visa, Chauderon, Vignard, Ramade, Taddéi, Berges, Normand, Deluc, Yanotto et Espagne. C'était la saison où le Stade Toulousain comptait dans ses rangs huit "troisième ligne" de talent, avec pour ne citer que ceux là, Lescure, Chavaria, Tignol et Lagardère. Le Stade était une véritable mine de grands joueurs, Il disposait d'une équipe extraordinaire. Dommage, regrette-t-il, qu'elle n'ait pas bénéficié de plus de rigueur technique. Elle aurait pu faire des merveilles. il était de tradition que l'équipe première fut formée en plaçant des hommes à des postes qu'ils n'avaient pas l'habitude d'occuper. C'est ainsi qu'avec Max Guibert nous avons fait un certain nombre de matchs, chacun à une aile de la ligne des trois-quarts... Un peu plus tard d'ailleurs, un autre troisième ligne arriva au Stade. Il avait un grand talent, c'était Jacky Brun qui lui aussi disputa quelques rencontres commetrois-quart centre !"

Cette carence devait d'ailleurs être rapidement comblée puisque quelques années plus tard, de nouvelles structures apparaissaient, comme celle de l'école de Rugby qui venait fortifier l'esprit de club dont s'enorgueillissait déjà le Stade Toulousain.
Et de citer les hommes qui avaient organisé ce renouveau: Bénazet, Sylvain Bès, Gaulène, Fourès, Yves Noé, tout cela avant que Paul Blanc ne soit capitaine-entraîneur. Mais la personnalité qui alors marqua le plus Jean Fabre c'est Lucien Cézéra, le commissaire Cézéra. " Un authentique humaniste", rappelle-t-il en évoquant sa mémoire.
" J'ai conservé de cette époque un souvenir exceptionnel qui dépasse le seul cadre de la pratique sportive. Le Stade était dirigé par des hommes remarquables comme le Professeur Madray, Maître Sarradet, le commissaire Cézéra ou le Docteur Sécail... Je me souviens avoir eu connaissance de l'exceptionnelle histoire des Cathares, racontée par Me Sarradet, au fond du car lorsque nous allions jouer à Foix ou à St Girons. Plus tard, grâce à André Brouat, alors Président, j'ai pu connaître des personnalités qui ont marqué notre époque comme Kléber Haedens, Antoine Blondin ou Jean Lacouture... "
Mais la rhétorique n'était pas l'essentiel et sur les pelouses, le Stade permettait chaque dimanche à Jean Fabre d'affirmer sa personnalité et ses capacités qui furent couronnées très vite par différentes sélections en équipe de France jusqu'au match contre Aurillac en 1957 où un coup malheureux entraîna fine perforation de la plèvre et des séquelles telles, qu'il dut stopper le Rugby pendant dix-huit mois.
Dix-huit mois de souffrance pendant lesquels Jean Fabre ne désespéra jamais de rechausser les crampons au Stade Toulousain dont il avait conservé la licence. Effectivement, sa pugnacité devait avoir raison du mal et début 1959, contre l'avis de la faculté qui lui avait demandé de signer une lettre de "dédouanement", il reprenait l'entraînement sur les pelouses d'Ernest Wallon. Ce n'était plus la même équipe qu'en 1957, mais très vite Jean Fabre allait retrouver ses marques de troisième ligne.

Alors pendant six saisons consécutives, Jean Fabre allait donner le meilleur de lui-même et obtenir une consécration sportive étourdissante, puisqu'elle devait l'emmener en 1964 au capitanat de l'équipe de France.
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à la préparation de la tournée en Afrique du Sud pour laquelle Jean Fabre avait été retenu.
"Je n'ai jamais compris réellement ce quis était passé, convient il en évoquant cette journée. Nous disputions à Pau un match de préparation, avant de partir pour l'hémisphère sud, lorsque dans un choc avec Benoît Dauga j'ai reçu un coup de coude sur le nez. Rien de bien extraordinaire même si l'on devait déceler quelques instants plus tard une fracture de la cloison nasale. Ce n'était pas la première et généralement, quatre ou cinq jours après il n'y paraissait plus. Je ne me suis donc fait aucun souci pour ma participation à la tournée qui était programmée sur un mois et demi. Alors pensez quelle a été ma surprise lorsque le lendemain j'ai appris en lisant la Dépêche du Midi que j'étais évincé de l'équipe de France dont j'étais, le capitaine et que l'on appelait pour me remplacer Walter Spanghero.
J'ai été content pour Walter qui est un ami, mais je n'ai jamais accepté la façon dont on s'y était pris pour m'écarter de l'équipe de France. Bien sûr, je n'ai pas caché mon mécontentement. Ma réaction a été sévère et je n'ai jamais rejoué en équipe de France".
Mais le Rugby c'est un tout et si parfois il génère quelques déceptions, que de satisfactions à côté ! Ainsi, rien ne lui fera oublier le souvenir de ces matchs contre Lourdes ou Mont-de-Marsan qui avaient soulevé d'enthousiasme les tribunes des Ponts Jumeaux. Des matchs d'anthologie... -
Et puis, avec Marcel Dax comme entraîneur, ce seront les saison 65/66/67 au Stade Toulousain. Elles connaîtront  des fortune diverses jusqu'au point de rupture de 1968 lorsqu'il sera question de se séparer de Marcel Dax. Nouveau coup de grisou de la part de Jean Fabrequi annonce: "si Marcel s'en va, je partira aussi" et demande à être entendu par le Comité Directeur, ce qui lui est accordé. Mais par la différence d'une voix, il est mis en minorité et Jean Fabre fait comme il a dit.

Sa "retraite" sera de très courte durée car à Rodez on veillait. Alors nouveau coup de cœur pour Jean Fabre qui dit oui. Et tandis qu'il acquiert un Doctorat de mathématiques avec une thèse sur la géométrie différentielle, commence pour l'ancien capitaine de l'équipe de France une nouvelle expérience que Marcel Dax, à qui le lie toujours une indéfectible amitié, va mener à son terme. En trois ans, sans bruit, dans un climat serein, avec des garçons qui ne demandent qu'à apprendre les finesses du vrai Rugby, le Stade Ruthénois qui se - "dépatouillait " tant bien que mal en Honneur - va monter en troisième division puis en seconde pour clore sur un trophée fabuleux : celui de champion de France de deuxième division, pour accéder à la Nationale.
"J'ai cependant arrêté de jouer car il m'était difficile de concilier mes diverses activités, explique Jean Fabre, et comme pour moi, le Rugby reste toujours  une grande page de ma vie mais pas toute ma vie, j'ai estimé que je devais prendre quelques distances avec le sport pour mieux me consacrer à ma famille et à l'enseignement".
Toutefois, c'est bien connu, les démons les mieux ficelés trouvent toujours un moyen de ressurgir là où on les attend le moins et en 1980, sans que Jean Fabre puisse penser aux prolongements que cela pourrait entraîner, le Président Cazaux lui demande de prendre en main l'organisation des cérémonies qui devaient ma¬quer le départ du Stade Toulousain des Ponts-Jumeaux. Il accepte et ce seront les adieux à Ernest Wallon dont certains se souviennent encore des fastueuses solennités.

Un galet des Ponts-Jumeaux, précieusement conservé par Jean Fabre dans sa bibliothèque, témoigne de cet épilogue. Cependant, toute fin portant en elle un recommencement, Jean Fabre n'allait pas tarder à se pencher une nouvelle fois sur les problèmes que rencontrait alors le Stade Toulousain dont on n'avait pas encore fixé les bases de son devenir.
"Si l'on ne faisait rien, c'est sûr, raconte Jean Fabre, nous allions dans le trou. Alors avec André Promit et Max Guibert, nous avons estimé qu'il était nécessaire de refondre en quelque sorte le club et l'on m'a proposé d'être candidat à la présidence. Max Guibert qui est un véritable ami, a accompli un travail remarquable. Je me suis également appuyé sur Christian Massat qui, du jour au lendemain est passé de joueur en équipe première à vice-président délégué. Il m'a beaucoup aidé dans cette tâche importante, j'ai conservé pour lui la même amitié."
Nouveau coup de coeur pour le rugbyman professeur qui accepte dans la mesure où il aura la possibilité, autour d'une équipe soudée et dynamique, d'élaborer un projet de club. Ayant convaincu l'Assemblée Générale, le projet, bien lustré, fut lancé. Ce projet a d'abord permis, avec des joueurs et des entraîneurs de grand talent, tels Bru, Skréla, Villepreux, d'apporter au Stade, à la ville et à la région un rayonnement sportif exemplaire. Puis, en s'appuyant également sur des avancées périphériques il a permis au club de prendre toute sa place dans l'environnement socio-économique que Toulouse, capitale de Midi-Pyrénées, était en train de façonner. Ainsi naquit un projet de club dont les développements et les extensions se manifestent encore aujourd'hui.

L'élaboration du Centre de formation, la préparation de nouvelles formules de sponsoring, la création d'épreuves nouvelles telles que le "MASTERS" et l'ouverture vers le monde de la communication, pour des rapprochements avec de grandes sociétés régi¬nales ou nationales comme Matra, puis l'Aérospatiale, vont aussi doper le Stade Toulousain et lui valoir une nouvelle ère de lumière.
Pendant dix ans, jusqu'en 1990 où il raccrochera sur un nouveau coup de grisou, Jean Fabre va collectionner avec le club les inscriptions au tableau d'honneur.
Qui ne se souvient, en effet, des trois titres de champion de France enlevés en 1985, 1986 et 1989. " Mais le titre le plus flatteur, estime Jean Fabre, c'est celui de " club complet " obtenu par le Stade Toulousain. Une formidable réussite à laquelle il faut ajouter les quatre titres consécutifs de champions de France acquis par les Juniors pendant cette période. Ce fut un travail collectif et je suis encore a admiratif de ce qu'une vingtaine de dirigeants exceptionnels a pu réaliser à grand coup d'intelligence et de cœur !"
Désormais le Stade est sur les rails. Une année plus tard, eu 1990, sans amertume, Jean Fabre repartait. "J'avais apporté ma pierre à l'édifice, souligne-t-il, peut-être aurais-je pu favoriser d'autres projets au niveau fédéral, mais les circonstances ne l'ont pas permis. Et puis mes fonctions professionnelles, les missions d'inspecteur Général de l'Education Nationale qui devenaient de plus en plus absorbantes, m'ont incité à lever le pied".
Mais le Rugby reste ancré dans le cœur de Jean Fabre qui suit attentivement ses développements et surtout ses progressions à travers le cursus du Stade Toulousain.
"Je suis admiratif devant le Stade d'aujourd'hui. Je suis malheureux quand le Stade perd et très heureux quand il gagne, confie-t-il en riant avec la spontanéité qu'on lui connaît. C'est viscéral, il y a toujours quelque chose qui vibre en moi lorsqu'il s'agit du Stade".