Claude Labatut

C'est fou ce que le hasard peut faire en faveur des grands joueurs de Rugby. Souvent, en effet, rien ne les prédispose à s'orienter dans cette voie. Pour Claude Labatut il en a été ainsi.
Originaire de Mirepoix en Ariège, la seule balle dans laquelle il donnait, enfant, des coups de pieds était une balle ronde et lorsque quelques années plus tard l'adolescent qui venait d'entrer au lycée Bellevue à Toulouse fut sollicité pour jouer dans une équipe scolaire, c'était pour jouer au foot.


Mais l'ange des  longues barres "veillait en la personne d'un de ses copains de seconde : Claude Malet qui jouait lui au Rugby sous la direction de Coco Durieu de Lavelanet. Et un jour, l'équipe où évoluait Claude Malet se trouva orpheline d'un joueur,  et comme entre copains on ne se laisse jamais tomber, Claude Labatut
accepta de faire le quinzième.
"Un match terrible", se souvient Claude Labatut. "C'était contre le lycée Déodat de Séverac, et comme je ne connaissais rien aux finesses du jeu, j'ai pris à un moment donné une "poire" à dégoûter un éléphant ! Mais je n'ai pas été dégoûté. Au contraire, ça m'a bien plu et j'ai commencé, moi aussi, à distribuer". Cette capacité à défendre deviendra d'ailleurs une des qualités majeures du jeune lycéen dont quelques amis jouaient au Stade Toulousain. Il n'en fallait pas davantage pour qu'un jour on vienne frapper à sa porte pour entrer chez les juniors du Stade.
"Ça a donné une terrible frayeur à ma mère, se souvient Claude Labatut, nous habitions à ce moment là, rue Négreneys, lorsqu'on est venu frapper à notre porte, j'étais absent et c'est ma mère qui a ouvert. Un homme s'est présenté et lui a dit : " Je suis le commissaire Cézéra et je viens pour votre fils. "...Ça lui a fait un choc terrible ! Elle a cru que l'on venait m'arrêter. Alors quand Lucien Cézéra qui s'occupait des jeunes au Stade Toulousain lui a expliqué qu'il venait seulement pour me proposer d'entrer chez les juniors, elle a été d'accord tout de suite. Voilà comment je suis entré au Stade, sourit Claude Labatut ; presque à mon corps défendant."
Une année plus tard, malgré une bonne saison, le jeune troisième ligne aile ne renouvelle pas son inscription. Nous sommes en 1961 et il considère que les études sont plus importantes que le sport.
Mais c'est sans compter avec la pugnacité de ses dirigeants qui le récupèrent trois mois plus tard. Bonne recrue incontestablement, puisque les Juniors A du Stade joueront la finale du Championnat de France contre le Racing Club et ne rateront le titre que d'un souffle.
Claude Labatut a 19 ans, il vient de passer le bac et c'est sa première finale perdue. Son avenir paraît clair. Il faudra en gagner d'autres. Toutefois dans l'immédiat, il décide de raccrocher les crampons pour préparer le professorat d'éducation physique. Pendant deux ans, il ne jouera plus sauf en Universitaire à l'U.R.E.P.S. de Toulouse. Cette demi-retraite ne l'empêchera pas de cultiver un sens inné de la défense et une présence physique impressionnante au point qu'en début de saison 1964, on revient le chercher.
Une génération vient de baisser les armes et le nouveau capitaine Jean Fabre reconstitue l'ossature de l'équipe sous la houlette d'André Brouat. L'épopée commence. Si la première saison est presque catastrophique avec une menace de descente en division 2 lors d'un match contre Saint Junien, le Stade sera maintenu dans l'élite grâce aux malices du règlement, excellente aubaine. Après ça, il remontera au zénith.
André Brouat est président ; Paul Blanc fut un entraîneur exceptionnel et le Stade avec lui allait connaître un vrai renouveau ; on voit monter en équipe " Une " des garçons tels que :  Bérot ou Pierre Villepreux auquel déjà Claude Labatut est lié par une solide amitié. Elle ne se démentira jamais. "Quatre années fabuleuses dont le sommet sera atteint à Lyon lors de la finale contre Bègles que nous n'aurions jamais du perdre... "
C'est l'aurore du Rugby moderne. Les entraînements se font plus rigoureux et, surtout, l'environnement rugbystique prend une autre dimension. Dès lors les qualités de Claude Labatut peuvent prendre leurs véritables dimensions. Défenseur hors pair, battant remarquable, sa présence physique sur le terrain est un gage de solidité pour ses équipiers qui n'hésitent pas, lorsque Pierre Villepreux est absent, à lui confier le capitanat du groupe.
Et puis en 1972 on pousse un gladiateur vers d'autres lions ! Claude Labatut est jeté dans l'arène comme entraîneur. Ses qualités de formateur sont à l'origine de cette décision. "Mais, dit le flanker, entraîner des garçons avec lesquels on jouait l'année précédente n'est pas simple". Aussi en 1974 il accepte de devenir entraineur-joueur à Mauvezin où il prend en main la destinée d'un club totalement différent de celui qu'il vient de quitter.
"Les années passées à Mauvezin ont été exaltantes, raconte Claude Labatut. J'étais entraîneur-joueur et il m'était facile de commander un groupe qui ne désirait qu'une chose : apprendre. Même si parfois, rassembler toute l'équipe posait un problème car nous étions tributaires des contraintes de la condition agricole, il y avait chez les joueurs et chez les supporters un enthousiasme fantastique. Nous étions une équipe de village et derrière elle il y avait véritablement quinze cents personnes pour la soutenir et l'encourager".
"Les résultats étaient d'ailleurs à la hauteur de la passion qui animait le village, et lors de la saison 1974/1975 nous avons réussi à assurer la montée en Nationale. Pour Mauvezin, c'était la consécration. Et lorsque nous avons gagné contre Voiron en quart de finale ce fut un véritable délire. Mais face aux problèmes engendrés par la montée, nous avons refusé. Problèmes de moyens. Aujourd'hui. je le regrette, car par cette décision, nous avons empêché Mauvezin de connaître une expérience exceptionnelle. Rendez-vous compte, une petite ville de 1500 âmes en Nationale ! Jamais on n'aurait vu ça ! "
Et puis ce fut l'année charnière : 1975/1976, Mauvezin était moins motivé depuis qu'il avait tutoyé les sommets et "moi-même, confie Claude Labatut, je n'avais plus les mêmes ambitions. J'avais démontré tout ce qui pouvait l'être et je pensais faire à la fin de la saison un sort honorable à ma carrière de joueur-entraîneur. Je n'ai pas eu à attendre aussi longtemps. Lors d'un match contre Samatan-Lombez, au cours d'une phase de jeu un peu brouillonne j'ai reçu un coup très violent sur la tête et je me suis effondré. Je n'ai pas perdu connaissance mais tout de suite j'ai senti que j'étais paralysé. Alors j'ai crié à ceux qui se précipitaient vers moi : "Ne me touchez pas, ne me touchez pas, je suis paralysé ! " Je crois que c'est ce qui m'a sauvé".
"Un peu plus tard, j'ai été pris en charge par le professeur Espagno et les soins qui m'ont été prodigués ont fait le reste. Après deux mois d'hôpital, j'avais retrouvé l'usage de tous mes membres. Mais il n'était plus question de jouer. Mauvezin-Samatan-Lombez fut mon dernier match, mais le  Rugby m'a repris très vite puisque l'année suivante j'étais appelé à prendre les destinées du Stade en main."

Pendant quatre ans encore Claude Labatut va donner le meilleur de lui-même pour la plus grande gloire du Stade. "C'était vraiment un plaisir, raconte-t-il, même si tout n'était pas rose chaque jour. Le Stade disposait alors de la plus fameuse troisième ligne du monde, avec Jean Pierre Rives, Jean Claude Skrela et Walter Spanghero. Dès la première année nous nous étions qualifiés pour les phases finales, et nous aurions pu aller jusqu'au bout si un incident n'avait pas faussé le résultat contre Nice en 8ème de finale. L'année suivante, Pierre Villepreux, de retour de Tahiti avait réintégré l'équipe, et avec lui nous sommes parvenus au top niveau. D'abord quart de finale à Brive contre Clermont puis demi-finale contre Béziers et enfin finale contre Bègles en 80. J'avais rempli mon contrat. J'ai rendu au Stade un bébé bien propre et j'ai pris ma retraite. Et puis Jean Fabre est arrivé".
Ce que ne dit pas Claude Labatut, ce sont toutes ces heures passées à cette époque, à rechercher le meilleur moyen de faire arriver son équipe en forme au moment opportun : celui des phases finales. "Deux nécessités à cela explique-t-il aujourd'hui. D'abord la progression scientifique de la condition physique et puis l'étude approfondie du jeu de l'adversaire."
"Je crois, dit-il, que ce sont Jean Fabre et Pierre Villepreux qui ont fait du Stade un club moderne. Leurs successeurs ont parfaitement par la suite joué le coup et mené le club au sommet. C'est remarquable. Un regret : que les joueurs de ma génération ne soient pas plus impliqués dans la marche du club".