Jean Salut

Incontestablement, Jean Salut aura marqué le Rugby de sa génération, et ce pour deux raisons. D'une part parce que son style reste inimitable : mélange de dilettantisme de haut vol, et de férocité dans les interventions les plus risquées, il reste toujours le plus téméraire des funambules qu'ail engendré le monde d'ovalie.
Et d'autre part, parce que Jean Salut a toujours été capable de jouer à n'importe quel poste. Sa place était partout, et partout il faisait merveille.

" Bon, dit-il, quand on parle de cet art, de ce don qui lui permettait de rester le meilleur devant comme dans les lignes arrières, vous êtes gentil de me le dire, mais peut-être n'est-ce pas aussi exceptionnel que vous le prétendez... Cependant, en y réfléchissant bien, c'est vrai que je ne me sentais dépaysé nulle part sur un terrain de Rugby.
L'essentiel, c'était la balle. Conquérir la balle Voilà l'important ! Après, lorsque je la tenais bien (et Jean Salut montre ses mains, nerveuses, prudentes et sûres) après, il n'y avait plus qu'à laisser parler mon tempérament... "
Du tempérament, incontestablement Jean Saluten avait et en a toujours. Même si la maladie voilà quelques années lui a joué quelques vilains tours. " Oui, explique-t-il, avec cette sorte de détachement presque amusé qui le caractérise : j'ai bien failli y passer. " Mais chez lui, pas de fatalisme. Il y a les faits, dont on n'est pas toujours le maître et puis les actes qu'il faut assumer avec la volonté de gagner. De gagner devant n'importe quel adversaire, fut-ce la maladie.
"Quand j'ai été frappé pour la première fois, tout s'est passé très vite, raconte-t-il, j'ai à peine compris ce qui m'arrivait et tout de suite je suis entré dans le coma. J'ai vraiment frisé la mort. Heureusement tout au long de cette période difficile, j'ai été opéré et soigné par de très grands chirurgiens. C'est à eux que je dois d'être encore en vie. "
Alors avec cette spontanéité qui lui a toujours été une seconde nature, Jean Salut ne peut s'empêcher de les citer. "Au 'château' (entendez la clinique du château) j'ai été opéré à cinq reprises par le docteur Jean François Gravier qui est à coup sûr un très grand chirurgien. Puis un peu plus tard ce fut le Professeur Marco, ancien troisième ligne de Narbonne et du TOEC, qui jouit aujourd'hui d'une renommée mondiale en Cardiologie, qui a réussi à me restaurer le coeur, c'est vraiment à leurs compétences et à celles de mon généraliste que je dois d'être aujourd'hui en pleine santé. Je tiens aussi à mentionner le Professeur Claude BonzutMichel Duffaud, un des As de la Médecine Française, fils du quincaillier de Beaumont de Lomagne, très ami avec mon pauvre père... Pour moi, tous ces hommes ont une valeur inestimable, ils ont fait preuve d'un dévouement vis à vis duquel je reste encore ému. Mais quel calvaire, pendant trois ans j'ai souffert atrocement... Même la morphine ne me calmait plus. "
Puis, comme si le souvenir était déjà lointain, Jean Salut écarte d'une main presque désinvolte les mois d'enfer pour ne plus fixer que l'avenir. Certes, il ne s'amusera plus à taper dans un ballon mais le rugby lui est revenu au coeur et il s'en régale aussi souvent qu'il le peut.
"Et pourtant, précise-t-il, au départ je n'étais pas tout naturellement attiré par ce sport, même si mon père Georges y avait longtemps joué à Beaumont de Lomagne, jusqu'à être appelé en sélection des Pyrénées. Moi, c'était plutôt le foot. Mais il n'y avait là rien de réfléchi. Les choses étaient ainsi parce qu'enfant, je tapais dans un ballon rond et qu'au collège de Montauban j'avais été invité à jouer dans l'équipe scolaire de foot."
Et ça lui plaisait bien le foot à Jean Salut qui jusqu'à 15 ans joua avant centre dans l'équipe du lycée Ingres. Il y glana d'ailleurs ici et là quelques titres flatteurs, notamment avec les minimes qui furent, à deux reprises champions scolaires du Tarn et Garonne. Tout cela jusqu'en 1950 où la famille Salut vint s'installer à Toulouse et créer la boulangerie familiale de la route de Blagnac que gère toujours son frère.
Dès lors, le Tarn et Garonne s'éloigne et Jean Salut s'insère dans la vie toulousaine avec pour quartier de base celui des Minimes, où, de temps en temps il va disputer quelques matchs au vieux stade de la rue Adonis où l'on distribuait plus de coups de galoches dans les tibias que dans les ballons.
Mais c'est au lycée Berthelot où il vient d'être inscrit qu'on lui découvrira d'autres talents et qu'il fera ses premières armes de rugbyman.
"C'est le surveillant général de Berthelot qui m'a lancé sur cette voie. Il a pensé en me voyant jouer au foot que ma rapidité et ma détermination pouvaient apporter quelque chose. Comme M. Vayssié était un supporter du TOEC, il m'a recommandé aux dirigeants de l'époque. Et voilà. Après, tout s'est fait très rapidement. Je n'ai pratiquement pas joué en cadets ni en juniors. Immédiatement ou presque, je suis entré en équipe senior avec Cester, plus tard Astre, Gasparotto et Fourcade."
Au TOEC on savait ce qu'on faisait de ce garçon de 15 ans qui, dès sa première année de Rugby, devenait champion des Pyrénées junior. Il est vrai que sa pointe de vitesse était époustouflante. "Oui, admet Jean Salut, j'étais rapide, j'étais l'un des rares joueurs en France à courir le cent mètres en onze secondes. Cela voulait dire que lorsque je m'échappais, il était réellement difficile de me rattraper. Toutefois, rappelle-t-il. un joueur de Rugby seul sur une pelouse, ce n'est rien. L'individu, le joueur ne peut pleinement s'exprimer que s'il est soutenu par tout un groupe. Par son équipe tout entière".
Ainsi, pendant quinze ans. Jean Salut va faire avec les Astre, Bonneval (père) Antoine Bertoldo et bien d'autres les grands jours du club qui, sans faire d'ombre au Stade Toulousain son voisin, va illuminer les installations de Chapou d'abord, puis celles des Minimes.
"Nous avions un pack de fer et d'excellentes lignes arrières, se souvient avec gourmandise Jean Salut. Nous faisions trembler tout le Rugby français. Certes le Rugby ne se jouait pas comme aujourd'hui. Sur le plan de la préparation physique, par exemple, nos entraînements étaient moins rigoureux. Mais au plan de l'engagement je crois que nous étions peut-être plus vaillants qu'aujourd'hui".
"De toute façon, s'exclame le troisième ligne, le Rugby c'est un combat. Un combat avec des règles bien précises, certes, mais avant tout une confrontation dans laquelle il est nécessaire de tout donner si l'on veut sortir vainqueur. Il faut du courage pour battre l'adversaire et naguère, l'école de la rue était aussi salutaire que le sont aujourd'hui les grandes séances d'entraînement planifié. Et le kinésithérapeute Jean Salut d'avertir : la musculation bien sûr, c'est parfait, peut-être même indispensable aujourd'hui. Mais rien ne remplacera les sacs de farine à transporter de la réserve jusqu'au pétrin."
Mais le Rugby n'est pas tout. Et pour Jean Salut comme pour bien d'autres il fallait penser à l'après Rugby. Pour le fameux troisième ligne du TOEC c'était la Kinésithérapie.
Mais s'installer, aujourd'hui comme hier, demande quelques appuis, ne serait-ce que moraux ! Tous ceux qui lui avaient été promis ne sont jamais venus, alors las d'attendre un soutien qui s'était égaré dans les méandres de l'indifférence,Jean Salut décida de tirer sa révérence à son club d'origine et d'aller sonner à la porte de son grand voisin : le Stade Toulousain, qui depuis plusieurs saisons déjà lui faisait les yeux doux.
"Ça c'est passé de façon cocasse, rit-il à ce souvenir. A cette époque là, le Stade avait son siège social au Grand Hôtel rue de Metz ; très exactement, ses bureaux jouxtaient le bar de l'hôtel 'Le Cintra' pour ceux qui se le rappellent. Les réunions évidemment se tenaient dans la grande salle et les amis des joueurs ou des dirigeants étaient toujours bien accueillis.
Alors, ce soir là, je crois que c'était au printemps 70 à la veille d'une rencontre importante, tous les copains du Stade m'ont reçu avec leur gentillesse habituelle : Alors Jeannot, qu'est-ce que tu deviens ? J'ai dit que j'allais parfaitement bien et quelqu'un m'a demandé si je voulais des places pour le match que disputait le Stade quelques jours après.
- Non, non, j'ai répondu, je ne viens pas chercher des places, je viens pour signer !
Alors là, j'ai soulevé un énorme éclat de rire. Personne ne m'a pris au sérieux. Tous ont cru que je blaguais. Tous, sauf une personne, un dirigeant, M. Miegeville. Quand le groupe a eu fini de se marrer, il m'a pris à part et il m'a dit: viens dans le bureau à coté, si tu veux signer il n'y a pas de problèmes. Je l'ai suivi, il a sorti un formulaire de sous une liasse de papiers et il m'a tendu un stylo. Il a ajouté : "Allez, à toi de jouer ! Deux minutes plus tard, je passais au Stade Toulousain".

"Oui, dit-il, voilà comment je suis entré au Stade où j'ai joué quatre saisons. Les saisons les plus fantastiques de ma vie de joueur de Rugby. Quatre saisons fabuleuses. Il régnait au sein du club une ambiance extraordinaire. Ce n'était plus une équipe, c'était une nichée. Vraiment, une atmosphère d'amitié sincère et sans arrière ère pensée. Un club où chacun était derrière l'autre et se soutenait en toutes ci¬constances. Ces quatre années : 71, 72, 73 et 74 ont été pour moi le miel du Rugby. Quel plaisir déjouer avec Skrela, Villepreux, Berot ou Barsalou qui, s'il n'avait pas été accidenté, serait devenu le meilleur demi de mêlée de tous les temps."
Effectivement, ces années extraordinaires ont marqué Jean Salut comme l'a marquée sa carrière d'international qui avait débuté en 1966 alors qu'il était devenu l'idole des stades, acclamé partout, même lorsqu'il ne jouait pas.
Son dernier match international ?
"Oui, quel dommage, regrette Jean Salut l'international, je n'ai pas pu jouer pour une piqûre qui a touché le nerf sciatique alors qu'elle était destinée à atténuer une douleur intempestive consécutive à une ancienne blessure. Le médecin m'a dit : ce n'est rien, après les hymnes, tu ne sentiras plus rien. J'ai écouté les hymnes et à la fin je ne sentais plus le sol sous mes pieds. Alors j'ai décidé de regagner les vestiaires, la mort dans l'âme. Je suis sorti de Colombes entre Carrère et Dauga sous les applaudissements de quarante mille spectateurs. Quelle émotion ! Et puis je me suis retrouvé seul. Seul dans les vestiaires ... A pleurer ! A pleurer parce qu'un quart d'heure plus tard j'avais retrouvé l'usage de ma jambe et que j'aurais pu jouer".
C'est le plus grand regret de Jean Salutavec cette tournée en Afrique du Sud à laquelle il ne put prendre part pour cause de blessure. Ainsi va la vie...
Et le Stade ? "J'aurais vraiment aimé jouer avec les deux superbes joueurs qu'étaient Guy Noves et Daniel Santamans et ce, pour la raison que nous avons en commun, cette convivialité qui fait tant défaut à certains internationaux ... Guy et Daniel sont des hommes vrais... ils arrivaient quand je partais, et je le regrette beaucoup."